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  • Yvon

Hiram dévoilé ?


Préambule

Parmi les motivations qui m’ont amené à demander mon entrée en maçonnerie, il y avait l’intuition que la pratique d’un rituel est une expérience indispensable et que la maçonnerie était le bon endroit pour cela.

Je me suis demandé, comme j’imagine beaucoup d’entre nous lors de notre vie maçonnique, quel était le sens de ce que nous faisons, si nous ne sommes pas dans le simulacre.

Je suis, après de longues réflexions et lectures, arrivé à la conclusion que l’approche anthropologique était pour moi la seule pouvant justifier cette activité.

Je vais tenter de le justifier en m’appuyant essentiellement sur le seul véritable mythe ou légende créée par la maçonnerie : le meurtre d’Hiram.

J’étudierai tout d’abord la seule thèse profane que j’ai trouvée sur le sujet de la maçonnerie.

J’analyserai ensuite les quelques travaux de maçons qui commencent à se diffuser.

J’avancerai enfin mes hypothèses et analyses personnelles et les recommandations que je propose pour mieux maîtriser notre activité et en faire une promotion plus efficace dans le monde profane.

La thèse profane

Le profane perçoit bien à travers ses lectures que le concept de fraternité puise sa source dans un même corpus mythico-rituel global en tant que fond commun à toutes les franc-maçonneries.

Dans son travail de thèse, il fait constamment appel à l’ethnologie et à la psychanalyse en ce qui concerne le mythe d’Hiram. Il rappelle le mythe du parricide originel de Freud qu’il sait avoir été contesté par la suite, puis cite Mircea Éliade qui, dans sa thèse, décrit le maçon comme s’identifiant à l’ancêtre mythique Hiram.

Après avoir pris connaissance de certaines séquences rituelles engageant les représentations qui se rapportent au mythe d’Hiram, il s’est rendu compte qu’Hiram, plus qu’un simple ancêtre, peut symboliquement être considéré soit comme un «frère », soit comme un « père ». Il fait référence à la loi du père instituée par Freud, à laquelle notre frère Bruno Étienne dit que la maçonnerie aurait substitué la loi des frères, et le profane estime que Freud a eu tort en insistant uniquement sur le parricide.

Mais le point le plus important de sa thèse pour nous est sa nouvelle lecture du mythe : du meurtre barbare au sacrifice ultime et absolu. la mort d’Hiram peut être interprétée du point de vue du sacrifice, acte antithétique du meurtre car supérieur et ritualisé. Il décrit de façon très précise le déroulement du rituel avec la déambulation du Maître frappé successivement par les trois mauvais compagnons. Ce trajet dans le temple peut être mis en parallèle avec le trajet rituel que doit accomplir le futur Maître maçon. Ces adversités auxquelles Hiram doit faire face ne sont, en aucune façon, extérieures à lui-même. Il s’agit en effet d’un combat que livre l’impétrant avec lui-même, inspiré par le modèle d’abnégation dont fit preuve Hiram, premier franc-maçon à montrer la voie ultime de l’autoréalisation.

Pour se défaire de cette part humaine non maîtrisée et récusée par la tradition maçonnique, à savoir l’ignorance, l’impatience et l’orgueil, il est donc nécessaire au candidat à la Maîtrise maçonnique de les éprouver lui-même. Or, il en résulte que les trois mauvais compagnons mis en scène dans le mythodrame hiramique présentent aussi, au même titre qu’Hiram, des propriétés particulières réservées aux êtres dits purement mythiques, dans la mesure où ils sont inactifs dans le présent et relégués irrévocablement dans un passé ontologiquement autre et définitivement révolu. Les êtres purement mythiques doivent avant tout être définis par leurs actions, c’est-à-dire par ce qu’ils ont accompli à l’époque primordiale, au temps du mythe.

Ce qui lui apparaît toutefois, concernant la Fraternité maçonnique telle que se la représentent les initiés, ne consiste pas en une simple camaraderie mais fait bien plus allusion à la nécessité d’un véritable élan du coeur inspiré par la constance exemplaire d’Hiram, exemplaire au point que ce personnage fut érigé en martyr. Nous voyons bien l’intérêt pour nous de la lecture d’un anthropologue et aussi de sa compréhension personnelle profonde qui a contribué à ce qu’il devienne maçon plus tard.

La vision anthropologique d’un maçon

Daniel Comino est un scientifique qui travaille dans le tertiaire. Membre du GODF depuis 1982 il a effectué un énorme travail de comparaison de 250 rituels selon 5 axes d’analyse et ouvre une voie originale pour appréhender la diversité maçonnique.

À la fin de son ouvrage sur l’approche anthropologique, il effectue ce qu’il appelle un ‘arrêt sur le psychodrame’.

Il est à la fois un conflit de classes et de générations, une usurpation de pouvoir et de savoir, mais aussi une interrogation sur leur transmission ; le tout dans une théâtralité cathartique. Ses Maîtres sont sa conscience symbolique : mais cette conscience n’est pas lui ; elle est autre . En ce sens les compagnons vont commettre un ‘altéricide’. Ils veulent tenter de se libérer du Maître après le sentiment d’en avoir été prisonnier. Hiram succombe par devoir, sans faillir et devient l’exemple à suivre. Chaque impétrant s’identifie en même temps à l’assassin et à la victime. Par l’assassinat, un monde nouveau peut advenir, mais en même temps est rendue impossible la transmission de l’ordre ancien ; c’est la parole perdue.

Ma vision

Il s’agit de sortir de ce que j’appelle le bavardage historiographique pour parler du fond, des fondements, comme je tente de le faire et donc de dévoiler.

C’est indispensable pour bien comprendre ce que nous faisons, sinon on est dans l’obscurité, dans l’occultation à nous-mêmes ; c’est le piège du secret. Pour cela il convient d’étudier la véritable insertion de la maçonnerie dans le corpus historique, son imbrication avec les luttes qui jalonnent le long combat vers la démocratie. En maçonnerie spéculative tout maçon est amené à devenir maître, alors que dans la maçonnerie opérative il n’y avait qu’un seul maître : le patron de chantier.

L’invention de la maçonnerie, comme dit Roger Dachez, a accompagné l’émergence de la démocratie parlementaire et du Royaume Uni.

Tentons maintenant une analyse psychanalytique, comme évoquée dans les analyses précédentes : Le protestantisme est né du rejet du Pape, père indigne, et de la première volonté pour des chrétiens de prendre en main leur destin, hors de tout hiérarchie cléricale. Mais les protestants sont divisés, en plus d’être en conflit avec les catholiques. C’est ce qui explique à mon avis la curieuse formule de ‘religion naturelle’ , tentative pour réconcilier tous les chrétiens, dans une assemblée qui surmonte les affres du parricide et du fratricide.

Anderson fait d’Adam le premier maçon et fonde une chronologie maçonnique sur l’origine du monde telle que conçue à l’époque. Inconsciemment à mon avis, il a fondé une troisième origine, distincte de l’hébraïque et de la chrétienne, marquant ainsi la filiation par rapport aux deux religions mais aussi la différence.

La légende d’Hiram a été formulée dans le manuscrit Graham de 1726, mais parle surtout de Noe et de ses fils, de Hiram relevé. Willkingson en 1727 parle de carré long et de la tombe d’Hiram. En 1730, c’est la véritable profanation de Pritchard dans ‘la maçonnerie disséquée’ qui révèle la légente pratiquement telle que nous la vivons.

Analysons ce phénomène singulier : il s’agit d’une véritable condensation, cristallisation en quelques années par quelque maçons qui, sans doute oralement, ont ‘bricolé’ cette greffe sur l’ancien testament inventant cette légende d’Hiram sacrifié, bien décrite par les deux intervenants dans ses ressorts psychologiques et psychanalytiques. Cela été été perçu comme un véritable sacrilège par différentes églises protestantes. Il ne faut pas croire à cette légende du protestantisme accueillant la maçonnerie alors que le pape l’a condamnée.

Pourquoi le succès est-il immédiat dans tout le monde européen et dans ce qui deviendra les EU ?

Parce qu’il y avait un mouvement d’émancipation, en relation avec le déploiement des Lumières, qui a fait que des catholiques ont été rapidement admis en Angleterre, des protestants et des juifs en France. Rappelons que la Révocation de L’Édit Nantes a eu lieu juste avant.

La FM n’est pas une secte chrétienne supplémentaire ; évidemment le parallèle entre Hiram et le Christ a été fait ; il est d’ailleurs explicite dans la maçonnerie chrétienne que constitue le Régime Écossais Rectifié. Cette invention de la légende d’Hiram bricolée sur l’Ancien Testament amène une distance avec le Nouveau qui interdit cette assimilation. Mais tous les maçons étaient alors des chrétiens fervents, même s’il y a quelques libres penseurs dans la maçonnerie française. Un tiers des maçons étaient des prêtres sous l’Ancien Régime. Revenons maintenant à l’histoire des idées et des sciences à partir du 19 ème siècle. Le scientisme et le positivisme ont amené à une dégradation de la symbolique maçonnique dans ce qui est devenu le rituel Amiable du Rite Français.

C’est, à mon avis, l’émergence de la symbolique hitlérienne et de ses rituels nocturnes qui ont amené en 1935 des frères autour de Groussier à revenir à la tradition du RF. Inconsciemment ils ont ressenti que dans la pratique de la maçonnerie il y avait un fondement humain nécessaire pour la préservation d’un véritable humanisme que le scientisme négligeait. Ils n’ont pas fait appel à l’ethnologie et à l’anthropologie. Claude Levi-Strauss a écrit ‘tristes tropiques’ en 1955, précisément à la fin de leurs travaux.

Nous en sommes donc là dans notre pratique du rituel. Mais notre problème, celui surtout des maçons rationalistes, c’est que nous sommes toujours imprégnés de l’esprit scientiste qui nous empêche de vivre l’humain dans sa pleine dimension, comme nous y invite les sciences humaines et sociales.

J’étais il y a peu à un colloque sur Marcel Mauss et René Girard. Par deux fois je suis intervenu dans les débats sur la rivalité mimétiques menant à la violence avec la description de la légende d’Hiram. L’évocation de la maçonnerie provoque un malaise chez les universitaires ; c’est un autre sujet. Le plus amusant c’est que seul un prêtre des Missions Étrangères m’a interrogé sur le mythe d’Hiram. Je lui ai fait une proposition d’intervention devant ses bons pères.

Nous devons absolument, dans la formation des Maîtres, parler de René Girard, entre autres auteurs. Quand nous serons plus clairs sur nos pratiques, avec le souci constant d’interroger les sciences humaines, nous serons plus à l’aise pour parler à des profanes en leur montrant que la pratique d’un rituel est un accomplissement de notre condition d’être humain.

La maçonnerie n’est évidemment pas la seule voie. Dans toutes les civilisations humaines, il y a cette confrontation inévitable au parricide et au fratricide, avec les multiples tentatives des civilisations pour le surmonter.


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