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  • Matéo Simoita

La franc-maçonnerie, une institution sans autorité morale ?


L’autorité morale peut se définir comme la capacité pour un être humain à personnifier les valeurs qu’un groupe humain partage dans sa grande majorité. L’autorité morale n’est pas forcément identique à l’autorité politique qui, elle, se réfère à la culture du chef mais il peut arriver qu’un même individu incarne ces deux formes d’autorités.

A titre d’exemple, Nelson Mandela a été reconnu comme l’autorité morale dont se réclamait les millions de noirs sud africains victimes de l’apartheid ; puis à la suite de sa libération, il a aussi été investi d’une autorité politique.

L’histoire des organisations sociales et religieuses montre que, selon les époques, elles jouent plus ou moins leurs rôles en fonction des dirigeants qu’elles se sont données.

D’une façon générale, tout se passe comme si, pour une organisation donnée, la raison même de son existence était plus ou moins potentialisée par celle ou celui qui est amené à la représenter et à personnifier une autorité morale personnifiant les valeurs que l’organisation porte.

L’histoire enseigne que les groupes sociaux n’ont pas toujours une autorité morale à laquelle ils peuvent se référer.

Il y a quelques années, on connaissait le nom du président de Médecins sans frontière ; aujourd’hui, c’est devenu un anonyme !

Plus proche de nous, la dynamique des Gilets Jaunes est indubitablement entravée par l’absence d’une représentation reconnue alors que les médias et les intellectuels n’ont cessé d’affirmer la crédibilité du mouvement des Ronds Points. Il y a plus de 50 ans le mouvement de Mai 68 avait trouvé dans Daniel Cohn-Bendit une figure ; malgré le temps passé et les changements opérés, il continue à être son expression publique.

En ce qui concerne la franc-maçonnerie, on observe que sa crédibilité prend sa source dans son association avec la philosophie de l’Europe des Lumières du fait de l’appartenance maçonnique de nombreuses têtes pensantes du XVIIIème siècle. A la fin du XIXème siècle, en France, elle fut même associée au fonctionnement de la IIIème République.

Mais en tant qu’organisation sociale, on doit s’interroger sur les raisons qui expliqueraient son incapacité, aujourd’hui en France, à avoir une autorité morale.

Si l’Europe des Lumières reste encore aujourd’hui une référence, en interne le discours actuel privilégie généralement une recherche individuelle spiritualiste et philosophique. Mais aucune autorité morale ne personnifie cette orientation.

L’autorité morale n’est pas forcément dépendante du type d’organisation ; elle est une émanation liée à la capacité d’engagement d’un individu qui ensuite deviendra un modèle. En France la grande majorité des humanistes voient dans Robert Badinter une autorité morale bien que les humanistes ne constituent pas une organisation sociale à proprement parler.

La franc-maçonnerie a la particularité d’avoir une structure organisationnelle qui est fondée sur une relation potentiellement conflictuelle entre les loges et les responsables obédientiels.

Tout se passe comme si les loges refusaient une organisation plus structurée qui permettrait à un Grand Maître ou une Grande Maîtresse de posséder une réelle autorité. De nombreuses raisons sont invoquées pour expliquer cet état de fait ; en particulier, les mandats limités dans le temps, un mode électif qui favorise le fractionnement, une organisation qui n’a pas su évoluer en intégrant la professionnalisation des tâches d’une grande organisation sociale ; tout cela aboutit à l’absence de visibilité et de crédibilité des grands maîtres.

On pourrait trouver une explication en examinant la problématique de la relation entre la franc-maçonnerie et le pouvoir politique. Dès ses débuts, la Grande Loge d’Angleterre, la première obédience mondiale créée en 1717, s’est placée sous la protection du Roi d’Angleterre ; cela ne s’est pas fait sous le règne de Georges Ier (1714-1727) mais sous celui de son fils, Georges II (1727-1760). Le propre fils de Georges II, le Prince de Galles Frederik Lewis (1717-1751) fut initié en 1737.

Depuis lors et sans interruption, de nombreux membres de la famille royale sont devenus des dignitaires de l’ordre maçonnique.

Dans un article relatif àl’influence des Rois d’Angleterre sur l’Ordre maçonnique, le frère David Barrett écrit :

« For time immemorable, we have been very fortunate in that our craft has had the support of royalty. »

Si en Angleterre, la relation avec la Maison Royale a été acceptée et s’est maintenue, dans les autres pays , cette relation entre l’Ordre Maçonnique et le pouvoir politique n’a pas toujours été sereine mais il n’en reste pas moins vrai que la sujétion de l’Ordre Maçonnique à l’égard du pouvoir politique se retrouve très fréquemment même si parfois des loges se sont violemment opposées aux pouvoirs en place. L’exemple le plus typique étant l’épisode de la commune de Paris que certaines obédiences françaises continuent d’honorer.

Tout se passe comme si l’expérience anglaise constituait une modélisation à laquelle les loges de façon « naturelle », se référaient pour dénier à un Grand Maître l’autorité morale qu’il serait en droit d’avoir, et la réserver à l’autorité politique du pays dans laquelle elle se trouve. Si celle-ci ne correspond pas ou plus aux valeurs que la franc-maçonnerie incarne, un vide peut s’installer. Ce qui semble le cas en France aujourd’hui.

Notons que les rituels de table des Saint-Jean, avec les fameuses santés, formalisent ce lien entre les loges et le pouvoir politique.

Si la franc-maçonnerie anglaise continue à se référer à la famille royale, aux Etats-Unis, la période où les chefs d’Etat américains étaient reconnus par les loges américaines semble révolue ; de même en France, après la période de la IIIème République, il a fallu attendre François Mitterrand pour retrouver une autorité politique et morale reconnue par une grande majorité des francs-maçons français.

Cet état de fait constitue une indéniable fragilité pour la diffusion des valeurs que nous portons.

Sachant qu’une organisation sociale a besoin de personnifier ses valeurs dans une autorité morale, et face à cette situation particulière où l’ensemble des francs-maçons français n’ont pas aujourd’hui d’autorité morale à laquelle ils pourraient se référer, bien qu’ils possèdent un corpus de hautes valeurs morales, ne sommes nous pas incités à nous interroger et à envisager des solutions ?

Pourrait-on transformer le lien culturel qui semble placer l’engagement maçonnique sous la dépendance d’une autorité politique ?

Notre structure organisationnelle n’aurait-elle pas l’effet pervers de décourager les engagements personnels de personnalités morales et philosophiques ?

Nous vous proposons de poursuivre cette réflexion en visionnant l'intervention de Catherine Audard :


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