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  • Matéo Simoita

Histoire d'une loge coloniale


Vouloir retracer l’histoire d’une loge maçonnique est un exercice difficile qui soulève de nombreuses questions.

  • Comment interpréter l’engagement d’êtres humains qui ont vécu à une époque où les mentalités étaient forcément différentes de celles d’aujourd’hui ?

  • A-t-on des documents fiables et en nombre suffisant ?

  • Possède-t-on des témoignages fiables ?

  • Ne risque-t-on pas de choquer des susceptibilités  et ne doit-on pas craindre l’auto-censure ?

  • Y-a-t-il des personnalités à glorifier ? d’autres à oublier ?

  • Le déroulement des faits débouche-t-il sur un enseignement ?

  • Et bien d’autres questions !

Jean-Luc Le Bras a fait un énorme travail de recherches sur quelques documents à la fois maçonniques et non-maçonniques. Il montre aussi dans cet ouvrage ce qu’il convient d’affirmer et ce qu’il vaut mieux ne pas trop développer. Il faut dire que le parcours de l’auteur n’est pas banal :


  • Petite enfance à Madagascar suite à l’affectation d’un père militaire de carrière,

  • Études à Rennes avec une première orientation professionnelle dans l’enseignement (agrégé de géographie),

  • Première expatriation professionnelle en 1973 comme enseignant à Madagascar,

  • 1984, changement d’orientation professionnelle et intégration au Ministère des affaires étrangères avec de nombreuses affectations dans différents pays d’Afrique,

  • 2012, prise de la retraite après un dernier poste à l’ambassade de France à Dakar.

  • Membre de la fraternelle du Ministère des affaires étrangères,

  • Sans parler des nombreuses décorations de toutes sortes.


Jean-Luc Le Bras, qui connaît bien la loge « L’étoile occidentale » contemporaine, a tous les atouts pour essayer d’en savoir plus sur le passé de cette loge du Grand Orient de France qui a été créée à Dakar à la fin du XIXème siècle par des français, pour la plupart fonctionnaires d’une IIIème République ayant institué le colonialisme comme un principe républicain.


Bien que JL Le Bras ne l’évoque pas, il est important de comprendre comment cette doctrine, pour laquelle les historiens utilisent le concept de « discours colonial »,  est devenue un axe majeur de la politique de la IIIème République.


La thèse de doctorat en sciences de l’éducation réalisée en 2012 par Carine Eizlini intitulée « Le bulletin de l’enseignement de l’AOF, une fenêtre sur le personnel de l’enseignement expatrié en Afrique Occidentale française (1913-1930) » en fournit les clés.


Carine Eizlini rappelle que la colonisation trouve d’abord sa justification dans un discours scientifique : celui-ci est la conséquence du formidable écho de l’œuvre de Charles Darwin « On the Origin of Species » parue en Angleterre en 1859 et dans sa version française en 1872 et qui sous le nom de « théorie de l’évolution » propose une « stratification » des humains en plaçant « les blancs » au sommet de l’échelle et « les noirs » dans la partie inférieure.  Elle montre que sur cette base se greffe une prolifération de « travaux » pouvant rentrer dans la case des sciences humaines visant à corroborer le bien fondé de la théorie de l’évolution avec sa déclinaison « racialiste » qui considère que c’est du devoir des « bons blancs » d’éduquer « les noirs incultes » !


Par ailleurs, dans son travail, Carine Eizlini rappelle l'importance de Jules Ferry, devenu, sans conteste, le « doctrinaire » de la colonisation qu’il justifie sur les plans économique, humanitaire et politique :

  1. Économiquement « les colonies sont un placement des capitaux les plus avantageux », « dans le droit fil de la conception mercantiliste de la colonisation héritée du XVIIIème siècle »,

  2. L’argument humanitaire consiste à apporter à des races inférieures le savoir des races supérieures,

  3. Politiquement, après la défaite de Sedan, la colonisation est la meilleure manière de « redorer » le blason de la France et en particulier sa puissance.


Jean-Luc Le Bras illustre dans le détail cette imprégnation idéologique ce qui permet de comprendre l’engagement de francs-maçons authentiques dans cette aventure coloniale que certains aujourd’hui considèrent comme un « crime contre l’humanité ». Il montre qu’en réalité il existe plusieurs types de colons et en particulier les républicains anticléricaux et les religieux catholiques qui sont dans une rivalité incessante. A cette époque, l’anticléricalisme était le plus souvent catalogué de « combat pour la laïcité ».


On pourrait considérer cet ouvrage sur l’histoire de la loge « L’étoile occidentale » comme une contribution au difficile débat sur la nature du colonialisme français et en particulier sur l’implication des francs-maçons. JL Le Bras, en diplomate expérimenté élude la question et on le comprend tellement les réponses pourraient être douloureuses !


Il y a bien d’autres aspects intéressants dans cet ouvrage et en particulier :

  • On y découvre le vécu d’un certain nombre de frères, avec des aspects peu glorieux et d’autres qui témoignent d’une vraie humanité,

  • Le poids du catholicisme dans la dynamique coloniale est particulièrement expliqué ; en comparaison, JL Le Bras montre combien les francs-maçons de l’Etoile Occidentale apparaissent comme des « enfants de chœur » au point de ne pas s’être aperçus que le compte-rendu des tenues maçonniques étaient connus des milieux catholiques,

  • L’importance de certaines personnalités maçonniques dans la vie de la loge aussi bien pour expliquer les hauts que les bas,

  • La réalité de l’anti-maçonnisme dans la période vichyste de la colonie,

  • La relation ambiguë entre les colonisateurs et une partie de l’intelligentsia sénégalaise tentée par « l’assimilation »,

  • La capacité des administrateurs coloniaux français a utilisé la force militaire pour tenter de supprimer toute opposition sénégalaise.


Le sous-titre « une loge européenne à Dakar » semble étonnant car en fait cette affirmation ne bénéficie d’aucun développement dans les pages intérieures. Il est bien noté que parmi les frères de L’Etoile Occidentale tous n’étaient pas des français de pure souche mais de là à lui donner une dimension « européenne » …..


Pour celles et ceux qui ne connaissent pas la réalité sénégalaise, la lecture ne sera sans doute pas facile car le plan choisi expose à de nombreuses redites et une certaine « opacité ».


A signaler une préface très élogieuse de Jean-Robert Ragache.


L’auteur a eu le grand mérite d’exposer une problématique concernant cette spécificité de la vie des « loges de l’extérieur » bien souvent ignorée des dignitaires obédientiels mais il ne se risque pas à en tirer des conclusions.


L’Etoile Occidentale Une loge européenne à Dakar (1899-1960)Auteur : Jean-Luc Le Bras - Préface : Jean-Robert Ragache Editions Dervy - Prix : 27 €


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