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Intelligence collective et travaux maçonniques



Il y a plusieurs manières de comprendre ce qu’est l’intelligence collective. L’anthropologue américain Joseph Henrich dans son livre consacré à ce sujet démontre comment elle caractérise l’espèce humaine par rapport aux autres espèces animales et à quel point elle a pu s’inscrire dans son patrimoine génétique.


A un niveau plus prosaïque, l’intelligence collective se définit aussi dans le domaine de la gestion du groupe humain. Dans un article paru dans le N°29 de la revue « Questions de Management », Soufyane Frimousse et Jean-Marie Peretti précisent :


« Pierre LÉVY, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières, a théorisé la notion d’intelligence collective dans un ouvrage paru en 1994 (L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace). L’intelligence collective désigne la capacité d’une communauté à faire converger intelligence et connaissances pour avancer vers un but commun. Elle résulte de la qualité des interactions entre ses membres (les agents). C’est une « intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences ». Les limites de l’intelligence collective sont souvent dues à des effets de groupe (conformisme, absence de diversité, absence de procédure, autocensure). »


Il est souvent dit que la loge maçonnique, dans le rôle d’un « laboratoires d’idées », a la prétention de faire émerger des idées novatrices susceptibles de contribuer au progrès social dont elle s’est donnée l’objectif d’apporter à la société. Pour arriver à ce résultat, les obédiences incitent leurs loges à travailler sur des thèmes de réflexion. Les contributions sont ensuite examinées par une commission qui à la charge de produire une synthèse. Cette méthode qui part du principe qu’il peut émerger d’une réflexion collective une approche nouvelle qui soit porteuse d’innovation se révèle en fait peu productrice. Les synthèses réalisées ne sont pas inintéressantes mais la nécessité de recueillir l’aval d’une majorité aboutit souvent à des contenus banalisés reprenant des idées déjà émises par ailleurs.


L’objet de ce travail est d’analyser la capacité du groupe maçonnique à favoriser l’émergence d’une intelligence collective qui lui soit propre.


Les francs-maçons fonctionnent en groupes dans trois occasions :


  • A - Le plus souvent c’est dans le cadre d’une loge maçonnique que le « travail » en groupe se produit : dans une loge se retrouvent les membres de la loge et d’autres personnes, appelées « visiteurs », appartenant à d’autres loges. Les loges se réunissent une à deux fois par mois (parfois plus souvent) environ 10 mois par an. En loge, le groupe peut comprendre entre 20 et 50 personnes, parfois plus. La durée de ces rencontres est de quelques heures (entre 1 et 4 généralement). La disposition des participants se fait selon le schéma ci-dessous : deux « colonnes » (ou rangées) de sièges en face à face ; un espace libre entre les deux séries de rangées ; l’animateur principal (le ou la vénérable) et l’orateur (oratrice) a une extrémité sur une estrade. Les participants ont le plus souvent une bonne connaissance mutuelle. Le « travail » consiste en deux modalités :

                            a. dans un vécu partagé d’un rituel,


                            b. dans l’écoute de « planches », c’est-à-dire d’exposés sur un sujet libre, surtout

symbolique mais aussi du domaine des sciences humaines ou économique, avec

la possibilité de réagir par des interventions courtes ; ces échanges sont conclues

par une intervention de « l’orateur (ou oratrice) » (qui n’est pas celui ou celle qui

a produit l’exposé) qui a la fonction de réaliser une synthèse.


  • B - Dans le cadre du travail en commissions ; il s’agit dans ce cas de groupes d’une dizaine de participants exclusivement membres de la loge sans utilisation de rituel. La périodicité des réunions est d’environ une réunion par mois pour 2 à 3 réunions parfois plus. Dans ce cadre les réunions durent le plus souvent environ une à deux heures. Il s’agit d’échanges sur un sujet donné sous l’autorité d’un président de commission et d’un rapporteur qui a la charge de rédiger le rapport final.


  • C. Dans des rencontres institutionnelles : il s’agit de réunions régionales ou nationales regroupant plusieurs loges sur des périodes de 1 à 2 journées réunissant des groupes importants de quelques dizaines à quelques centaines de membres. Dans ce cadre les participants se connaissent moins. Il s’agit avant tout de valider ou non un rapport. Les explications de votes sont autorisées avec des limites de temps de parole. Les modifications ne sont pas généralement possibles.


Le « travail » maçonnique fonctionne normalement selon une procédure codifiée :

  • Le ou la vénérable (ou le président) présente le sujet ou donne la parole au rapporteur ou à la personne chargée d’exposer le sujet ;

  • Le ou la vénérable (ou le président) sollicite les interventions,

  • Les demandes de prises de parole sont enregistrées puis finalisées. (certains participants n’ont pas la possibilité de demander la parole) ; un certaine hiérarchisation de participants est affichée ;

  • Les interventions s’effectuent dans l’ordre des demandes.

  • Lors d’une prise parole, aucune interruption de la part des autres membres n’est possible sauf de la part du vénérable maître pour des raisons particulières ;

  • Les interventions ne doivent pas être polémiques ou agressives.

  • Le rapporteur et l’intervenant complète son propos initial selon le besoin.

  • L’orateur ou l’oratrice expose ses « conclusions » (ou synthèse). Aucune intervention n’est possible après celle de l’orateur. (Dans les travaux de commissions) la fonction de « l’orateur » est remplie par le rapporteur.

  • Si nécessaire un vote est effectué pour valider ou non les « conclusions » de l’orateur ou du rapporteur.



Dans le monde profane, le travail en groupe, dans le cadre de la recherche d’une émergence d’une intelligence collective, respecte aussi une certaine procédure ; en voici un exemple de modélisation :


a - Un groupe réduit de 15 à 20 membres,

b - Les participants sont placés en cercle dans une relation d’égalité (la situation hiérarchique disparaît)

c - L’autorité est exercée par l’animateur de la réunion,

d - Une écoute bienveillante est demandée,

e - Les prises de parole sont codifiées :

  • Pas d’interruption de la part des autres membres ;

  • Une intervention doit être personnelle et motivée par une « intention »,

  • Aucune violence verbale n’est autorisée, les propos doivent être courtois et respectueux.

f - Le déroulement de la séance se fait en quatre temps :

  1. L’exposé initial du questionnement ;

  2. La communication des ressentis des membres : chaque participant intervient pour donner son point de vue assorti de considérations diverses au libre choix de chacun;

  3. La phase de construction : il s’agit de tenir compte de ce qui a été dit dans la phase précédente en privilégiant un objectif de réalisation ; à l’issue de cette phase une réponse au questionnement doit pouvoir être formalisée ;

  4. La clôture avec l'exposé des ressentis sur ce qui a été dit.

De ce qui vient d’être décrit, il ressort une similitude entre le travail des francs-maçons en commission et le fonctionnement d’une séance profane d’émulation de l’intelligence collective.


En loge ou lors de réunions régionales ou nationales, les procédures sont très différentes ; peut-on malgré tout y trouver matière à trouver une « convergence entre intelligence et connaissances pour avancer vers un but commun. » ?


Si on comprend l’intelligence collective comme le processus qui aboutira à une formulation nouvelle non précédemment émise, on comprend que cela soit difficilement possible pour la tenue maçonnique et pour les réunions régionales et nationales. Plusieurs difficultés expliquent cette réalité :

  • Des sujets à l’étude qui n’ont pas toujours une formulation très précise, centrée sur une problématique unique,

  • Un travail de synthèse réalisé par une seule personne à qui on demande «beaucoup»,

  • La contrainte d’un ordre du jour chargé qui exige un temps de parole limité.

  • Une inter-réactivité difficile à mettre en œuvre.


D’où l’importance du travail en commission (ou en tenue dite de comité) pour tenter de faire émerger cette intelligence collective propre à la démarche maçonnique. En commission, il est possible de retrouver la modélisation décrite :

  • Un groupe de taille réduite : entre 10 et 20 membres,

  • Une égalité de statut qui met sur le même pied d’égalité les francs-maçons de différents grades,

  • Une qualité des échanges avec la bienveillance de l’écoute, le respect de chacun et la volonté d’aboutir à une conclusion novatrice.

Cela suppose aussi de respecter une certaine règle du jeu avec :

  • Un animateur non directif,

  • Un sujet bien choisi où le questionnement est clair et doit déboucher sur une réponse justifiant une remise en question ; toutes les questions abordées dans les réunions habituelles des commissions maçonniques ne se prêtent pas forcément à cet exercice ;

  • Le respect des quatre temps de la séance de travail.


Si tout se passe bien, le résultat doit aboutir à plusieurs effets positifs :

  • La satisfaction des membres du groupe de ne pas « avoir perdu leur temps »,

  • Un acquit collectif qui ne pourra que conforter la cohésion des participants,

  • Un fonctionnement ultérieur meilleur du groupe.


Naturellement, tout cela ne concerne qu’un aspect du travail maçonnique ; d’autres formes de travail ne se prêtent pas à cette approche ; citons en particulier :

  • La recherche personnelle essentiellement fondée sur la lecture d’ouvrages ou le recueil de témoignages d’autres frères ou sœurs ;

  • La dynamique d’un rituel,

  • Le travail individuel où chacun doit pouvoir exprimer une approche personnelle de la démarche initiatique.

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